Due diligence PI medtech : ce que révèlent nos 20 audits
C'est une situation que je vois revenir trop souvent dans mon travail de consultante: une startup medtech brillante, un dispositif médical qui répond à un vrai besoin de patient, et puis… le marché ne le voit jamais arriver.

Non pas parce que la technologie était mauvaise, mais parce que le dossier de propriété intellectuelle n'a pas tenu le choc d'un audit sérieux au moment où il aurait fallu lever des fonds. Quand je dis "ne tient pas le choc", je ne parle pas d'un détail administratif à corriger en urgence: je parle d'une cession de droits manquante, d'un brevet qui couvre un produit qu'on ne commercialise plus, d'une liberté d'exploitation qu'on n'a jamais vérifiée. Et là, la valorisation s'effondre, ou la levée ne se fait tout simplement pas.
En accompagnant des jeunes pousses medtech dans la préparation de leurs tours de table et de leurs opérations de croissance, j'ai maintenant vu passer plus de vingt audits de due diligence en propriété intellectuelle. Les mêmes angles morts reviennent, avec une régularité qui mérite qu'on en parle calmement — non pas pour faire peur, mais pour que celles et ceux qui se lancent puissent anticiper.
L'audit PI ne se résume pas à "avez-vous des brevets?"
Concrètement, lorsque l'investisseur mandate un audit de propriété intellectuelle avant de signer, ce qu'il commande est un travail en deux temps. C'est pourquoi il est utile de bien comprendre ce que recouvre chacun, parce que les fondateurs qui découvrent cette architecture au pire moment sont précisément ceux qui auraient dû la comprendre bien plus tôt.
Le premier temps est ce que les praticiens appellent l'examen médico-légal. Il s'agit de cataloguer tout ce qui constitue vos actifs de propriété intellectuelle: brevets accordés, demandes en cours, secrets d'affaires, savoir-faire, contrats de licence, accords de collaboration avec des partenaires académiques. L'objectif ici est de vérifier la chaîne de propriété — qui possède quoi, qui a cédé quoi à qui, et si chaque inventeur a bien formellement transféré ses droits. En medtech, où la majorité des innovations naissent dans les laboratoires publics, c'est précisément dans cette étape que nous trouvons le plus de points de friction. Un co-inventeur qui n'a jamais signé l'acte de cession, un partenaire académique qui a conservé un droit d'exploitation commerciale non documenté, un doctorant dont la contribution n'a pas été captée — voilà le pain quotidien de nos audits.
Le deuxième temps est l'examen substantiel. Le regard change: il ne s'agit plus de savoir qui possède, mais de savoir ce qui est protégé, et surtout si vous pouvez exploiter librement votre innovation. Est-ce que votre brevet accordé couvre réellement ce que vous croyez qu'il couvre? Est-ce que son étendue territoriale correspond à vos ambitions commerciales? Et surtout: pouvez-vous commercialiser votre dispositif sans contrefaire un brevet tiers? Un brevet n'est pas une garantie de liberté d'exploitation — c'est, au mieux, le droit d'attaquer celui qui vous copie. Cette distinction, souvent mal comprise par les fondateurs qui lèvent pour la première fois, est précisément là où les ajustements de valorisation deviennent significatifs.
| Dimension de l'audit | Examen médico-légal | Examen substantiel |
|---|---|---|
| Objet principal | Titres, contrats, chaîne de cession | Portée des revendications, FTO |
| Question centrale | Qui possède quoi? | Êtes-vous libre d'exploiter? |
| Profil mobilisé | Juriste PI, conseil en propriété industrielle | Ingénieur brevets, conseil technique |
| Risques typiques | Cession manquante, copropriété non anticipée | Contrefaçon de brevet tiers, revendication trop large |
| Impact sur la valorisation | Élevé (invalidité possible) | Élevé (FTO négatif = blocage commercial) |
Ce que vingt audits nous ont appris: les failles qui reviennent
En pratique, lorsque nous passons au crible un portefeuille de titres PI medtech, trois catégories de problèmes reviennent avec une régularité qui mérite d'être signalée — et ce ne sont pas forcément celles que les fondateurs anticipent.
D'abord, la chaîne de cession des droits entre les laboratoires académiques et la startup. Dans la plupart des écosystèmes d'innovation, les structures de transfert de technologie (SATT, OTT, TTO dans les contextes anglophones) sont censées formaliser la cession des droits issus de la recherche publique. Mais la formalisation est souvent incomplète. Nous retrouvons régulièrement des actes de cession qui mentionnent le chercheur principal mais pas le post-doctorant qui a réalisé les expériences clés. Le brevet peut être accordé, les inventeurs peuvent être correctement identifiés sur le titre lui-même, mais la cession sous-jacente à la société est incomplète — et un investisseur le verra immédiatement.
Ensuite viennent les écarts entre les revendications du brevet et le dispositif effectivement commercialisé. C'est un problème récurrent, en particulier pour les dispositifs médicaux qui ont significativement évolué entre le dépôt initial et la mise sur le marché. Le fondateur dépose un brevet autour d'un mécanisme de première génération, affine la conception au fil de trois années d'itération, et finit par commercialiser un produit qui ne lit plus sur les revendications du brevet initial. La protection existe sur le papier, mais elle couvre un dispositif qui n'existe plus. C'est typiquement le type de découverte qui, dans notre expérience, justifie un ajustement substantiel de la valorisation — et qui aurait pu être évité avec une stratégie de dépôts complémentaires correctement pilotée.
Enfin, l'absence pure et simple d'analyse de liberté d'exploitation. Beaucoup de startups medtech que nous auditons n'ont jamais conduit d'étude FTO sérieuse. Elles présument que leur brevet leur donne le droit d'opérer, ce qu'il ne fait pas. Une analyse FTO rigoureuse implique d'identifier les brevets des concurrents dans le même espace technologique, de les cartographier contre les caractéristiques de votre produit, et de déterminer si une quelconque revendication lit sur votre dispositif. Ce travail est coûteux, prend du temps, et est rarement engagé assez tôt.
Un brevet accordé n'est pas une autorisation d'exploiter. C'est le droit d'attaquer celui qui vous copie, pas la certitude que personne ne peut vous attaquer.
Anticiper: le calendrier réaliste des neuf à douze mois
Concrètement, à quel moment faut-il commencer à préparer son audit de propriété intellectuelle? La réponse est presque toujours: plus tôt que vous ne le pensez — et c'est précisément ce que nous disent les chiffres. Idéalement, la préparation d'une due diligence juridique, réglementaire et PI par les startups medtech s'anticipe neuf à douze mois avant l'échéance de la levée.
Ce n'est pas parce que le travail technique est lent en soi. C'est parce qu'il mobilise des acteurs qui, eux, sont lents: conseils en propriété industrielle avec leur propre charge, structures de transfert de technologie avec leurs délais administratifs, co-inventeurs qui ont déménagé à l'étranger et qu'il faut retrouver, instances de gouvernance qui ne se réunissent qu'à certaines dates.
Voici le calendrier type que nous recommandons en pratique:
1. Douze à neuf mois avant la levée: diagnostic initial. Faites réaliser par un conseil PI indépendant un inventaire complet des titres, contrats et cessions. Identifiez les zones de risque majeures, distinctement du regard que porte votre conseil habituel.
2. Neuf à six mois: remédiation. Poursuivez les cessions manquantes, régularisez les situations de co-invention, déposez des demandes complémentaires si nécessaire. C'est aussi la bonne fenêtre pour lancer une étude FTO.
3. Six à trois mois: renforcement substantiel. Faites aligner les revendications de brevets avec le produit commercialisé. Envisagez des demandes divisionnaires, des stratégies de continuation, ou de nouveaux dépôts autour de la réalisation commerciale effective.
4. Trois mois à zéro: documentation. Préparez la data room, anticipez les questions de l'investisseur, alignez le narratif PI avec l'histoire réglementaire et commerciale.
C'est pourquoi les fondateurs qui arrivent en disant "nous levons dans trois mois" sont souvent les mêmes qui découvrent, à trois mois, qu'ils n'ont pas le temps de corriger ce qui aurait dû l'être il y a un an. Et c'est précisément à ce moment-là que l'opération se dénature — soit par une baisse de valorisation significative, soit par un abandon pur et simple.
MDR, IVDR et cohérence PI-réglementaire: le maillon oublié
Voici un point que les fondateurs medtech sous-estiment systématiquement, et que les investisseurs, eux, regardent de très près: la cohérence entre votre portefeuille de brevets et votre stratégie réglementaire.
Les exigences réglementaires européennes — MDR pour les dispositifs médicaux, IVDR pour le diagnostic in vitro — imposent une évaluation clinique stricte et une documentation technique maintenue à jour. Cette documentation n'est pas une simple formalité réglementaire: c'est un document public que n'importe qui, y compris vos concurrents, peut consulter. Et les investisseurs la comparent minutieusement avec ce que vos brevets revendiquent.
Si vos revendications décrivent un mécanisme qui ne correspond pas à la documentation technique déposée auprès de votre organisme notifié, vous avez un problème. Cela signifie soit que vous n'avez pas protégé ce que vous vendez réellement, soit que vous vendez ce que vous n'avez pas protégé. Aucune des deux options n'est rassurante pour un acquéreur de vos parts.
À l'inverse, une histoire cohérente — où les brevets, le dossier réglementaire, les preuves cliniques et le dispositif commercialisé s'alignent — est l'un des signaux les plus forts de sérieux d'une entreprise medtech. C'est le type de signal qui soutient la valorisation, pas seulement qui protège d'une décote.
C'est aussi là qu'interviennent les longs délais de développement des dispositifs médicaux. Pour les dispositifs implantables de classe III, le développement clinique et réglementaire s'étale typiquement sur sept à dix ans. Pendant cette période, votre stratégie PI doit évoluer en parallèle de votre dossier réglementaire. Beaucoup de fondateurs déposent leurs brevets initiaux autour d'un prototype de recherche, puis ne parviennent pas à mettre à jour cette protection au fil des itérations. Le résultat, au moment de l'audit, est un portefeuille qui protège le dispositif d'hier pendant que vous commercialisez celui de demain.
Ce que l'investisseur croise en silence
Enfin, un point qui apparaît rarement dans le rapport d'audit PI lui-même, mais que les investisseurs expérimentés vérifient systématiquement en parallèle: la compatibilité de votre propriété intellectuelle avec les financements publics que vous avez reçus.
En France et plus largement en Europe, les startups medtech sont fréquemment financées par des mécanismes publics — projets ANR, aides Bpifrance, programmes des pôles de compétitivité, investissements des SATT. Chacun de ces dispositifs s'accompagne de clauses contractuelles qui peuvent affecter la propriété intellectuelle et les droits d'exploitation.
L'investisseur va regarder si vos contrats de financement public contiennent des clauses de non-dilution, des droits prioritaires d'exploitation, ou des restrictions territoriales qui pourraient entrer en conflit avec les ambitions commerciales décrites dans votre pitch. Une startup qui a reçu un financement ANR pour un projet mais qui ne sait pas expliquer comment la PI qui en résulte est pleinement exploitable à l'international envoie un signal de problème structurel à tout acheteur sophistiqué.
Ce qui ne se voit pas dans le rapport d'audit compte souvent autant que ce qui s'y trouve.
C'est aussi pourquoi un audit PI propre n'est pas la fin de l'histoire. C'est le fondement. Les investisseurs avec lesquels je travaille veulent voir un récit continu — depuis le financement de la recherche, en passant par le transfert de technologie, la stratégie de brevets, la stratégie réglementaire, jusqu'au déploiement commercial. Quand le récit se casse à un quelconque de ces points, la valorisation s'ajuste.
Ce qu'il faut retenir avant de lever
Si vous ne deviez retenir qu'une seule chose de ces vingt audits, c'est probablement celle-ci: la propriété intellectuelle d'une startup medtech ne se prépare pas dans les trois mois qui précèdent une levée. Elle se construit, ou elle se reconstruit, sur les douze à dix-huit mois précédents. Et c'est précisément ce que les fondateurs qui réussissent leur passage devant l'investisseur ont compris avant les autres.
Concrètement, cela se traduit par trois actions que vous pouvez engager dès aujourd'hui:
- Faites réaliser un audit des cessions et des contrats par un conseil PI indépendant, distinct de celui qui a accompagné vos dépôts. C'est dans le second regard que se cachent les surprises.
- Commandez une étude de liberté d'exploitation, même si vous pensez être libre. Le coût est élevé, mais moins élevé que de découvrir un brevet bloquant six mois avant votre série A.
- Faites aligner vos revendications de brevets, votre documentation technique et votre produit commercialisé. Si ces trois artefacts ne racontent pas la même histoire, un investisseur le verra.
Pour les investisseurs qui me lisent, le corollaire est simple: l'audit PI n'est pas une formalité à déléguer à l'équipe juridique deux semaines avant la signature. C'est un outil stratégique qui, correctement conduit, permet de distinguer les startups qui ont bâti des fondations solides de celles qui ont bâti des façades. Et cette différence, dans mon expérience, se compte en millions d'euros de valorisation — mais surtout en années de retard évitées pour le dispositif qui, quelque part dans un cabinet ou une clinique, attend encore d'arriver entre les mains d'un praticien.